
Julie
Le ciel est un tapis d’épais nuages blancs sales. De part et d’autre, deux cheminées invisibles, cachées derrière les immeubles, crachent en continu un immense nuage de vapeur blanche. On dirait que c’est elle qui alimente la couche nuageuse. Est-ce que le ciel va pouvoir apparaître à un moment ? Devant moi, la ville est lointaine, silencieuse, peu incarnée. Derrière, le grondement permanent de la circulation sur la grande avenue. C’est ce bruit qui domine tout, faussant le silence des jardins potagers déserts qui s’étalent sous mes yeux. La bande sonore ne coïncide pas avec l’image. Personne ne vient jardiner. Dommage. C’est trop tôt. Juste un chat. Sorti d’où ? Il n’y a pas grand monde qui passe. Des joggers. Une femme avec une poussette. Une silhouette auvent à capuche blanc, que je suis longuement des yeux. Trois ouvriers avec des chasubles fluos. On est en pleine ville, pourtant j’ai un fort sentiment de solitude. Cette vitre qui me sépare. Les immeubles trop loin pour y déceler une présence autre que les fenêtres qui s’allument et s’éteignent peu à peu. Qui sont ces gens ? Que font-ils ? Quelles sont leurs habitudes, leur routine ? À quelle heure a sonné leur réveil ? Que prennent-ils au petit-déjeuner ? En quelle classe sont les enfants ? Rien pour le deviner... J’espère que, quelque part, quelqu’un fait la grasse matinée !
L’espace de quelques secondes, une trouée s’ouvre dans les nuages et laisse passer quelques rayons d’un soleil à peine levé, qui colore de rose les nuages autour. Un peu plus tard, quelques gouttes de pluie viennent pailleter la vitre de minis giclés d’eau, puis le ciel vire en quelques minutes du gris nuageux au bleu profond, et enfin au bleu clair. Je n’aurais jamais cru que le ciel pouvait passer par toutes ces couleurs en si peu de temps.
La dernière lumière s’est éteinte dans l’immeuble noir en face. Tout le monde est parti.
Bientôt, moi aussi.